Y-a-il des pauvres aux Pays-Bas ?

Premier Rendez-vous Citoyens dans les locaux d’ATD Quart Monde jeudi 19 février 2015

RDV citoyen Français du monde - atd quart monde pays-basPrès de 40 personnes se sont serrées au rez-de-chaussée d’ATD Quart Monde, à La Haye le 19 février dernier, pour participer au premier rendez-vous citoyen organisé par Français du monde-adfe en partenariat avec ATD Quart Monde Pays-Bas (1) , et consacré à la question de la visibilité de la pauvreté aux Pays-Bas. Cette forte participation de la communauté francophone nous encourage à programmer d’autres rencontres concernant des sujets de société.

« Y a-t-il des pauvres aux Pays Bas ? » C’est par cette question à la fois naïve et provocatrice que nous avions choisi d’aborder la question de la pauvreté aux Pays Bas. En effet, si près de 8% des 17 millions d’habitants du pays vivent sous le seuil de pauvreté, selon la dernière étude SCP (2) , cette dernière n’est pas visible. Cette invisibilité est frappante pour celui qui arrive des grandes villes de France, et notamment de Paris, dans lesquelles les personnes sans domicile attirent le regard.

Pourquoi ne voit-on pas ou si peu de personnes sans domicile dans les rues de la Haye ? Est-ce parce que la société néerlandaise est plus intégrante et plus égalitaire que la société Française ? Est-ce parce que le système d’aides sociales est plus généreux ? Ou au contraire est-ce parce que l’Etat Néerlandais est plus coercitif concernant la mendicité ?

C’est avec ces questions que nous avons accueillies les deux intervenantes d’ATD Quart monde Pays-Bas : Annelies Neutel et Anneke van Elderen. Christine Béhain, co-organisatrice de ce rendez-vous citoyen et membre du Conseil d’Administration de Français du monde-adfe, a aussi contribué à la vivacité des débats. Toutes les trois sont engagées depuis plus de 20 ans dans la lutte contre l’injustice de la misère.

Quelles sont les raisons pour lesquelles, on croise si peu de personnes sans domicile dans les rues ? Tout d’abord, il existe de nombreux centres d’hébergement d’urgence et les personnes sans logement peuvent avoir droit à une allocation. De plus, chaque commune a la responsabilité de la lutte contre la pauvreté sur son territoire. Parallèlement, il est interdit sur l’ensemble du territoire néerlandais de dormir dans la rue, mendier ou encore se regrouper dans un lieu public sans autorisation. Même le fait de donner de l’argent à une personne qui mendie est passible de sanction. « De plus en plus de personnes vivent donc cachées, à la campagne, dans les bois, les églises, les hangars. » Anneke et Annelies témoignent de l’extrême isolement et insécurité dans lesquels sont acculées à vivre certaines familles qui, malgré tout, font preuve de beaucoup d’ingéniosité et de résistance en se fabriquant par exemple une cabane dans un bois, voire un terrier, habitable et discret.

Y-a-il-des pauves aux Pays-Bas - ATD Quart mondeL’invisibilité des personnes sans logis concerne aussi les personnes (très) pauvres. Par exemple, les campings n’étant pas considérés comme des résidences d’habitation, ceux qui y vivent à l’année, faute de mieux, ne peuvent obtenir de BSN, devenant ainsi des citoyens fantômes. Cette invisibilité tient entre autres au fait « qu’aujourd’hui, dans les pays occidentaux, on n’a plus le droit d’être pauvres et de le dire. Ces sociétés ne veulent plus les voir », témoigne Anneke. «Les personnes vivent donc dans la honte et l’humiliation ». « Ce refus de voir et donc d’assumer une responsabilité collective de la pauvreté engendrée par la société pousse à l’individualiser et à rejeter la faute sur les personnes pauvres », ajoute Christine Béhain. Annelies témoigne des longues et pénibles procédures administratives dans lesquelles se débattent les personnes face à une administration de plus en plus suspicieuse. « Tout le système social bâti en une génération a été détruit en quelques années. L’allocation minimale [équivalent du RSA] est désormais soumise à tant de conditions, qu’elle est de plus en plus arbitraire. », analyse Anneke. Elle rappelle que la pauvreté « revêt plusieurs visages. La pauvreté n’est pas qu’un problème d’argent. Il y a toutes les conséquences de la pauvreté, qui font notamment beaucoup de mal aux enfants. Ils vivent l’humiliation à l’école, où ils n’ont pas les codes sociaux. L’école ne leur garantit pas de sortir de la misère. Les parents finissent par ne plus avoir confiance dans le système », poursuit Anneke.

« La pauvreté n’est pas considérée comme une question politique. De plus en plus, les politiques se déchargent sur les associations caritatives et les églises », ajoute Christine Béhain. « Pour ATD, la misère est une violation des droits de l’homme, et concerne tout le monde».

« Les associations comme ATD doivent-elles changer de stratégie ? » demande une personne de l’assistance. Sous entendu, est-ce que l’existence des associations est un alibi pour les politiques pour se désengager ? Question sérieuse : à quelles conditions l’engagement citoyen renforce-t-il celui du politique et non l’inverse ? D’autant que les acteurs de la société civile, notamment les Eglises, sont bien plus nombreux que les seuls partis politiques. Un participant fait d’ailleurs remarquer que la doctrine sociale de l’Eglise (dont la dignité de la personne est l’un des principes fondateurs) est très proche des principes d’ATD.

« Nous n’aurons jamais fini de nous demander pourquoi l’humanité a tant de
mal à rassembler ses membres pour réaliser ses idéaux démocratiques de
justice et de fraternité », disait Joseph Wresinski, prêtre et fondateur d’ATD Quart monde en 1957. « Aucune communauté n’y est arrivée à ce jour. La
question de cet échec est posée à l’homme, et la réponse relève de
l’homme, et de lui seul. Ainsi que le signale, avec cette simplicité qui
en fait sa force, un proverbe africain: « le remède de l »homme, c’est
l’homme. »

« Merci pour ce débat, qui nous a réveillé », partage une jeune Française en sortant. Reste maintenant à lui imaginer une suite.


 

(1)ATD Quart Monde existe aux Pays-Bas depuis 1972. Pendant près de 30 ans, la ferme de Wijhe (Overijssel) a été un lieu où des familles très pauvres ont passé des séjours de vacances. Depuis, le droit aux vacances a été reconnu par d'autres associations. ATD Quart Monde Pays-Bas continue de rassembler des citoyens pauvres et non pauvres qui agissent pour un monde solidaire. Régulièrement, ces membres actifs du refus de la misère se retrouvent, soit au niveau local, soit au niveau national à Wijhe dans le cadre du FORUM Quart Monde.
En 2015, ils se donnent pour objectif d'aller á la recherche de personnes qui ne participent pas á la société. De ces personnes seront réalisés des portraits, et ils seront au coeur de la préparation de la Journée mondiale du refus de la misère, le 17 octobre prochain.
(2)Etude publiée en décembre 2014 par le SCP (Sociaal en Cultureel Planbureau, équivalent de l’Insee).
 http://www.dutchnews.nl/news/archives/2014/12/almost-8-of-dutch-population-live-below-poverty-line-new-report/

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